Session plénière du Conseil régional de Bretagne Intervention de Gael Briand, élu UDB. 13 décembre 2023

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Titre : Les droits du peuple breton ne sont pas communautaires, mais universels

Monsieur le Président, mes chers collègues,

« Ce n’est pas l’idée-Bretagne qui ira à la gauche comme un manteau coupé au hasard, jeté sur quelqu’un. Mais la gauche qui, naturellement et logiquement, trouvera l’idée-Bretagne au bout de sa démarche ». Ces deux phrases de Morvan Lebesque, écrites jadis dans Le Peuple breton, nous les faisons nôtre.

Deux bordereaux principalement retiennent notre attention durant cette session : le logement et les langues.

Le premier est universel mais concerne tout particulièrement la Bretagne, le second semble d’un premier abord concerner uniquement les Bretons, mais il est en réalité universel. On n’est pas habitué à entendre le mot « universel » dans la bouche d’un autonomiste. J’assume pourtant ce mot dont on nous prive de la capacité même de le penser politiquement.

A travers ces deux bordereaux, je veux parler en effet de dépossession. C’est en partie du moins cette dépossession qui engendre l’effondrement démocratique que nous connaissons. Ça et l’absence d’horizon, de cet espoir, de cette promesse d’avenir à laquelle tout peuple aspire.

En ce qui concerne le logement, c’est un constat flagrant. Ce ne sont pas réellement les Bretonnes et les Bretons qui sont dépossédés, mais bien celles et ceux qui ont choisi de rester en Bretagne à l’année. J’insiste sur le mot rester car certains ont fait le choix de venir, d’autres souhaitent simplement vivre où ils ont toujours vécu. De ce point de vue, c’est une sorte de « droit à rester » que nous appelons de nos vœux.

Le problème du logement est avant tout social, rappelons-le une fois encore pour faire taire les gens de mauvaise foi. On se souviendra des voix savantes et bourgeoises qui n’ont pas mis longtemps à nous taxer de xénophobie quand nous revendiquions simplement de la régulation, quand nous préférions le droit au logement au droit à la multipropriété. Dans le bordereau dont nous allons parler, vous mettez l’accent sur l’offre et la demande, mais finalement très peu sur les règles interrogeant le principe même de propriété.

Ce que nous disons depuis le début dans ce dossier, c’est que s’il y a bien une crise du logement dans notre pays, il n’y a pas de crise du bâti. Il existe en effet un stock de logements non utilisé que nous proposons de mobiliser, de remettre petit à petit sur le marché. Cela ne réglera pas tous les problèmes, mais contribuera à dégonfler la bulle immobilière en fixant des règles aux locations de courte durée qui ont laissé la place aux spéculateurs au détriment des habitants, en fixant des quotas pour éviter de sombrer dans cette Bretagne secondaire que décrit Benjamin Keltz dans son dernier ouvrage et en réservant, logiquement, le droit de vote aux résidents principaux pour commencer !

Mais… dépossédés nous sommes surtout du pouvoir de décider ! La plupart des propositions que nous formulons dépendent en effet de l’État.

La dépossession est encore plus évidente concernant les langues que votre bordereau nous invite à nous « réapproprier ». Encore faudrait-il que nous ayons la pleine possession du pouvoir de le faire ! Dans ce domaine, le double-discours est monnaie courante. En inaugurant la cité de la langue française à Villers-Cotterêts, le Président de la République a en effet estimé (je cite) que « toutes les langues sont d’égale dignité ». La politique, vous savez, n’est pas qu’une affaire d’éloquence, c’est aussi une affaire de droits. Or, nos langues dites « régionales », celles que l’on « cornérise », qu’on met au coin, n’ont pas le droit de cité à l’article 2 de la Constitution. Elles doivent se contenter de l’article 75-1 qui en fait un « patrimoine de la France ». Nos langues, celles qui sont parlées ici, sont donc propriétés d’un pays qui ne les parle pas. Leur survie dépend d’un État qui a passé des siècles à les combattre et qui pense, aujourd’hui encore, que la nation française s’est faite avec sa langue. Dès lors, comment pourrions-nous ne pas être perçus comme des « séparatistes » puisque nous voulons ajouter des langues à la Constitution ? Logique ! Les imaginaires sont tenaces et nous-même avons intégré la hiérarchisation des langues.

Comme elle est fragile cette France-là ! Ce puissant État qui a peur de 207 000 locuteurs du breton (chiffres de 2018) ! On nous rétorque à nous autres les brittophones que cela dépend de nous, de la « demande sociale ». C’est vrai ! Mais la demande est là, l’envie aussi. Ce qui manque, ce sont les droits, c’est la capacité de quitter son travail, de mener de front 6 mois de formation pour adultes, et de retrouver son travail. On appelle cela un « droit universel » et ce sont justement les mots que vous utilisiez durant la campagne des régionales, M. Le Président. Hélas ce droit, vous savez pertinemment que nous ne l’avons pas. Le plus horrible pour un locuteur comme moi, c’est de voir la différence entre la popularité du breton (et de plus en plus du gallo) et la réalité démographique. Avec 79 % des locuteurs de plus de 70 ans, il est clair que dans 30 ans, nous serons moins de 100000. Les chiffres de 20000 élèves scolarisés ne doivent pas nous faire oublier que, faute d’immersion, très peu à la sortie du système scolaire parleront réellement breton. Quant au gallo, si la transmission familiale reste plus forte que pour le breton, la trajectoire du nombre de locuteurs est la même.

J’aimerais citer Rémi Carbonneau, chercheur en Allemagne, pour illustrer l’attitude de l’État envers nos langues. Voilà ce qu’il dit concernant les Sorabes, en Lusace, ce petit pays entre l’Allemagne et la Pologne : « il est possible que les acteurs politiques se préoccupent du sort de groupes minoritaires une fois ces derniers parvenus à un stade avancé de désintégration linguistique et communautaire ». J’ai un goût amer en lisant cette phrase car je sais que c’est exactement ce qui se passe en France. Serions-nous alors les derniers des dinosaures comme semble le rappeler session après session le groupe RN dont les représentants bondissent sur leur chaise dès qu’ils entendent le mot « pays » ? Sommes-nous le relent d’une culture qu’on ne veut pas voir, gênante, que l’État rappelle à l’ordre comme encore récemment Paul Molac à l’Assemblée Nationale quand il a osé parlé breton ou Pierre-Emmanuel Marais au conseil municipal de Nantes ces derniers jours ? Il existe une différence notable entre langue commune et langue unique. Et on n’impose pas une identité à une société.

Cette société, en Bretagne, a un nom. L’éléphant au milieu de cet hémicycle, celui qui justifie nos travaux incessants sur la décentralisation et l’autonomie, sur nos « spécificités », nos « différences », cet éléphant, c’est le peuple breton. Nul ne doit se sentir obligé d’en faire partie pour vivre ici, mais nul ne peut lui dénier sa réalité. Et permettez-moi, Monsieur le Président, d’être agacé par cette notion de « différenciation ». Nous ne voulons pas d’un droit « différent ». Nous voulons nos droits de peuple : le droit pour nos langues, le droit à l’intégrité territoriale, le droit d’accéder à notre culture, notre histoire, notre patrimoine. Ceci n’est pas un droit communautaire, mais bel et bien un droit universel.

En aucun cas il n’y a de petits et de grands peuples : il y a les peuples qui écrivent le droit et ceux qui le subissent. D’ailleurs, ces droits n’en retirent à personne ! Et je vous assure, Monsieur le Président, que la République s’en porterait mieux en nous accordant ces droits.

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