Lettre ouverte de Pierre-Emmanuel Marais-Jegat, adjoint UDB à la maire de Nantes à Mme Oppelt, suite à l’incident survenu en séance alors qu’il s’exprimait en breton (et en français).

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Mme Valérie Oppelt,

Je suis élu municipal à Nantes, pour l’Union Démocratique Bretonne, depuis 2014 et en presque dix ans de mandat je n’ai jamais interrompu un-e collègue élu-e, qu’il ou elle soit de la majorité ou de l’opposition, même si parfois j’ai pu avoir de profonds désaccords quant à telle ou telle intervention. Je peux même dire que le plus souvent, j’ai trouvé, Mme Oppelt, vos interventions constructives et modérées tout en étant idèles à votre soutien au Président de la République et au mouvement En marche.

Sur le coup, lors de mon intervention, je n’ai pas compris ce qui se passait, je n’ai pas compris pourquoi Johanna Rolland demandait à ce que je m’interrompe, pensant naı̈vement que mes propos bilingues célébrant la diversité culturelle et linguistique, ne pouvaient pas, dans le cadre du débat sur la charte Ya d’ar brezhoneg/Oui au breton, la délibération portée par Florian Le Teuff, poser le moindre problème.

Lors du Conseil municipal, vous avez donc interrompu mon intervention bilingue, breton et français, sans doute au nom de l’intransigeance républicaine monolingue surjouée ensuite par votre collègue le député Mounir Belhamiti.

Alors que le Président de la République française, Emmanuel Macron, lors de l’inauguration de la Cité internationale de la langue française le 30 octobre 2023 à Villers-Cotterêts expliquait que « toutes les langues sont égales du point de vue de la dignité » et exprimait le souhait que « les langues régionales soient encore mieux enseignées et préservées, qu’elles trouvent leur place dans l’espace public, en un juste équilibre entre leur rôle d’ancrage de langue régionale et le rôle essentiel de cohésion de la langue nationale »,

Alors que les langues dites régionales sont reconnues dans la constitution (article 75-1), que la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’EB cole de la République, publiée au Journal oficiel du mardi 9 juillet 2013, conforte la place des langues régionales dans le système éducatif français,

Alors que quatre écoles publiques, une école catholique et une école associative Diwan permettent l’enseignement bilingue français-breton à Nantes,

Alors que mes camarades Conseillers régionaux UDB au Conseil régional de Bretagne, interviennent régulièrement en breton et dont les propos sont traduits en français,

Mme Oppelt, vous avez crié à l’illégalité de mon intervention, au prétexte que j’utilisais cette langue

dite régionale, à l’occasion d’une délibération portant sur la charte Ya d’ar brezhoneg/Oui au breton.

Aujourd’hui, je pense à mes camarades élus avant moi, Patrick Pellen, Michel François (décédés depuis) et Pierre Even, notamment, qui ont porté ce combat au sein du Conseil municipal de Nantes.

Avec mes camarades élu-e-s de l’UDB, je me sens continuateur de leur combat pour la sauvegarde et la reconnaissance de la langue bretonne.

Aujourd’hui, je pense aux ouvriers et ouvrières de Chantenay, mon quartier, qui pour certain-e-s au

XXème siècle sont venu-e-s travailler avec la seule langue bretonne comme bagage et cette honte d’être méprisé-e-s pour ce qu’on est.

Je pense aux enfants scolarisés en breton, aux enseignants et parents d’élèves qui chaque jour se battent à Nantes contre l’intolérance et les a priori de celles et ceux, heureusement peu nombreux, qui ne voient pas que la connaissance des langues est une ouverture au monde, que la connaissance des langues enrichit et apporte des points de vue différents sur le monde et permet le vivre-ensemble.

Je pense aussi à cette interview récente de Mona Ozouf sur l’image de la langue bretonne qui «venait du portrait de la Bretagne qu’ont longtemps fait les écrivains. Dans la littérature, les Bretons étaient des «corps mal lavés », « des esprits grossiers » et des êtres qui ne pouvaient parler leur langue qu’avec un bâ illon dans la bouche disait Mérimée. »

Moi qui ai appris le breton par intérêt pour les langues du monde, pour accompagner mes enfants dans leur scolarité à Diwan et pour mieux comprendre cette terre multilingue, le pays nantais, où je suis né et où j’ai vécu la majorité du temps, je dois avouer que votre réaction, Mme Oppelt m’a blessé.

J’ose espérer Mme Oppelt que cet incident de séance n’est qu’une maladresse qui, je vous le concède aisément, peut nous arriver à toutes et tous en ces temps où les débats n’ont plus trop d’espaces apaisés.

Si vous en étiez d’accord, je vous propose d’échanger directement sur la question de la langue bretonne, sur sa place à Nantes où elle a toujours été parlée, de façon le plus souvent peu visible et minoritaire, et bien sû r sur sa place dans l’espace public et dans nos institutions républicaines.

A-galon/Cordialement,

Pierre-Emmanuel Marais-Jegat

Adjoint à la Maire de Nantes

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