Entre la France métropolitaine et les Antilles, c’est un peu le film « Un jour sans fin ». Revenons en 2009 : à Pointe-à-Pitre les docks sont bloqués, les ouvriers en grève parce que la vie est (déjà) trop chère. Durant 44 jours, la Guadeloupe est paralysée par un des plus longs conflits sociaux de son histoire. Déjà, les revendications de cette grève contre la vie chère portaient sur une baisse des prix, jugés abusifs, de certains produits de base comme l’alimentation et le carburant, ainsi qu’une demande de revalorisation des bas salaires.
Aujourd’hui, nouvelle mobilisation, en Martinique puis en Guadeloupe, pour dénoncer de nouveau les difficultés du quotidien, l’impossibilité de pouvoir se nourrir décemment. Population dans la rue, boycott de supermarchés, vidéos de manifestants faisant des courses pour filmer le montant exorbitant de leur caddie… Après des semaines de conflit et de négociations un accord, en 26 points, a été trouvé qui prévoit une baisse de 20 % sur 6000 produits alimentaires… sur 40 000. Accord oui, mais sans échéance sur la mise en place.
La vie chère n’est que le symptôme d’un mal plus profond: la persistance d’un système de dépendance économique hérité du régime colonial
Le mal est bien plus profond qu’une crise conjoncturelle. Il vient de loin. En 1670, l’État royal a créé la taxe « octroi de mer ». C’est l’une des plus anciennes taxes douanières du système fiscal français et elle s’applique encore aujourd’hui aux importations en Guadeloupe, Guyane, Martinique, à Mayotte et à La Réunion. A son origine, cette taxe a été conçue pour ménager les intérêts économiques des propriétaires de plantations, autrement dit les esclavagistes.
Aujourd’hui, cette taxe sert théoriquement à protéger la production locale pour autonomiser ces territoires, et surtout à financer les collectivités locales. Mais les Antilles importent toujours 80 % des denrées alimentaires consommées sur place et, revers de la médaille, cette imposition particulière fait gonfler les prix. Bien qu’il n’en soit pas la seule cause, « l’octroi de mer participe de façon significative au coût de la vie », de l’ordre de 6 à 10 %, assurait la Cour des Comptes dans un rapport de mars 2024.
A cela s’ajoutent deux problèmes qui ramènent également à l’histoire coloniale :
– la dépendance des Antilles aux produits importés de la France métropolitaine a induit toute une chaîne d’intermédiaires commerciaux qui tous se rémunèrent au passage au détriment du consommateur et sont le plus souvent liés aux familles des Békés (les anciens esclavagistes),
– les échanges commerciaux avec les autres territoires des Caraïbes et ceux voisins de l’Amérique centrale et du sud sont entravés par des règles douanières fixées par la France et l’Union européenne, à 7 000 kilomètres et plus.
Autrement dit, l’héritage de l’octroi de mer se traduit par un cumul de désavantages pour la Guadeloupe et la Martinique, tant du point de vue du producteur local que du consommateur. Pour sortir de ce cercle vicieux qui alimente crise sur crise, il est urgent que l’État français réponde favorablement aux aspirations à l’autonomie de ces territoires et qu’il leur permette de construire leur avenir économique dans l’environnement géographique qui est le leur.
Sandrine MIGEREL, membre du conseil politique de l’UDB
Tifenn SIRET, porte-parole